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L'Éveil des Loups (attention, spoiler)

Rédigé par Maître Zit

I

Agenouillée, Kenjeke pleure la mort de son père. Il avait toujours été distant avec elle, non pas qu’il ne l’aimât point, mais peut-être était-il trop impliqué dans son rôle de Bek des Ashite, deuxième clan en importance du peuple des Forts. Mais aujourd’hui, cela ne compte plus. Elle le pleure comme une fille doit pleurer son père. La mort a été subite, provoquée par une bête chute de cheval au cours d’une chasse il y a quelques jours. Maintenant il git là, apprêté dans son armure pour la première cérémonie funèbre et Kenjeke regarde sa silhouette dans l’ombre de la yourte. Il était dans la force de l’âge, il n’avait pas quarante ans et méritait son nom de Bek-Toro, Obstacle-Puissant. Que ca a l’air frêle, un mort. Ses yeux sont clos, Kenjeke les fixe, toujours plus intensément. Sous la lumière changeante des torches, il lui semble qu’ils bougent, cherchant à retrouver vie. Les ombres qui dansent sur les paupières dessinent des figures instables qui se tordent inlassablement. Elles emplissent peu à peu le champ de la conscience de Kenjeke, comme des spectres d’ancêtres effectuant une danse macabre pour appeler les âmes du mort à eux. Il semble à Kenjeke qu’ils lui chuchotent : lui parlent-ils à elle aussi ?

Soudain une lumière incongrue déchire la pénombre de la yourte : Kenjeke est arrachée à ses visions et deux hommes entrent sans même s’annoncer. Le premier est Tchoyoun, le frère aîné de d’Obstacle-Puissant. C’est aussi un guerrier réputé, meneur d’hommes, chef de guerre, cavalier émérite qui ne se déplace jamais sans son sabre droit aux côtés. L’autre est plus âgé, ses cheveux longs sont déjà gris. On l’appelle Ak-Tchenem, et il sait interroger les esprits : Bek-Toro en avait fait son chaman conseiller.

« Kenjeke, tu es une fille aimante, c’est bien ». Kenjeke reste immobile. Tchoyoun observe un instant son frère cadet gisant sur sa couche de fourrures et il y a une semaine encore son seigneur.

« Mon frère Bek-Toro a été un grand Bek. Il a tué beaucoup d’ennemis et conduit les Ashite à la victoire avec notre Khan, il y a encore deux ans. Et tu sais, il avait des projets pour toi. » Kenjeke ne répond pas. Que Tchoyoun aille chez Erlik avec ses projets, alors qu’elle veille son père !

« Nous avons su le persuader que tu méritais mieux que ce qu’il t’avait choisi pour avenir, mais il n’a pas eu le temps de te l’annoncer ». Kenjeke lève les yeux et sa vue se perd un instant sur la paroi de la yourte. Puis elle tourne lentement la tête vers Tchoyoun et lui lance un regard interrogateur, non dénué d’appréhension. Elle vient d’avoir quinze ans et déjà son avenir semble avoir été choisi pour elle.

II

Les sabots des bêtes écrasent le givre matinal qui recouvre encore la prairie rase en ce début de Printemps. Ayu-Kulak aimerait galoper jusqu’à sa destination, sûr du destin qui l’attend, mais les chevaux comme les bœufs doivent être ménagés après le long jeûne hivernal qui les a amaigris. Alors Ayu-Kulak avance au petit trot, menant fièrement sa petite troupe. Il est accompagné de Jebe-Tsenkher, son serviteur à la fidélité adamantine, de Arslan, un fameux guide au service de son père et de Temir, le chaman bougon du clan. Ils mènent quelques bêtes pour sacrifier aux esprits. Ayu-Kulak a les poumons gonflés d’air froid, et le cœur d’orgueil : il va enfin chercher sa fiancée devenue majeure et qu’il attend depuis des années. Son séant est assis sur une selle dure, mais son esprit est déjà auprès de sa promise.

« Je n’ai jamais vu ton père si effondré » lui dit Jebe-Tsenkher.

« - Mh ? Ah oui. Tu sais, avant même que nous ne te délivrions, mon père faisait partie des Fidèles. Quand il a appris la nouvelle c’était comme si le Ciel l’écrasait de tout son poids. Je ne l’ai vu ainsi qu’à la mort de ma mère, sa première épouse, quand les esprits inférieurs l’ont enlevée. Et le Bek l’appréciait beaucoup, le considérait presque comme son égal. Ils ont beaucoup chevauché ensemble et tué beaucoup d’ennemis.

- Il l’appréciait à tel point qu’il t’a même promis sa fille, c’est dire ! »

Ayu-Kulak se rembrunit aussitôt et jette un œil noir à son compagnon de voyage. « Impertinent ! Tu veux dire que je ne la mérite pas, je suis de trop basse extraction ? » Gronde-t-il en levant son fouet. Jebe-Tsenkher écarte prudemment sa monture du hongre de son maître : il a appris à connaître ses sautes d’humeur.

« Au contraire, au contraire ! Cela veut bien dire qu’il a offert à ta famille la possibilité de tenir enfin le rang qu’elle mérite, en l’accueillant dans sa propre famille ! »

Ayu-Kulak hésite un instant sur la conduite à tenir avant de se détendre et de sourire. « Ton séjour chez les Hans t’a appris à manier la langue comme un serpent ! Mais tu as raison, je vais épouser la fille du Bek. Tu te rends compte, une cousine de Bumin Khan ! Je vais être cousin du Khan des Forts ! J’ai attendu tout ce temps sans prendre d’autre femme pour qu’elle soit ma première épouse.

- Soit prudent, jeune chef ». C’est la voix grêle de Temir, le chaman noir qui approche avec sa monture. « Car n’oublie pas l’objet premier de notre voyage : nous allons aux premières obsèques de Bek-Toro, notre défunt Bek. Et ses âmes ont quitté notre monde avant même que tu ne deviennes son gendre.

- Et qui voudra donc s’opposer aux volontés de Bek-Toro ?

- Tu as raison, Ayu-Kulak, mais n’oublie pas le respect que tu dois au mort. Choisis le moment pour réclamer ton dû, montre ta tristesse et ne te précipite pas.

- Oui, oui, je saurai faire preuve de tact » répond Ayu-Kulak avec mauvaise humeur. « Mais mon père m’a bien recommandé de ne pas laisser passer ma chance !

- Il t’a aussi dit de ne pas la gâcher ». Et Temir de penser « et à moi, de modérer ton impétuosité »

Ayu-Kulak n’a plus envie d’écouter les conseils de Temir. Qu’il se mêle des esprits maléfiques, et pas de noces ! Et puis de quoi se mêle-t-il, lui qui n’a même pas été capable d’aller chercher l’âme de sa mère ? Mais Ayu-Kulak prend bien garde de faire part des ses réflexions à Temir : ces chamans noirs sont des sorciers qui savent se faire aider d’esprit malveillants. Mais qui savent aussi nous en protéger. Alors il préfère trotter en silence dans la vallée étroite enserrée dans les sommets blancs de l’Altaï, la montagne de ses ancêtres, tenant la longe de son cheval de remonte. Le ciel est clair comme il sait l’être au Printemps. On entend le cri d’un aigle, c’est certainement le Ciel qui lui envoie un bon présage : lui, il parle aux Khans, pas aux chamans noirs ! Jebe-Tsenkher et Arslan s’assurent que les bœufs et le taureau suivent le mouvement. Arslan connait un endroit parfait pour le bivouac du soir : à l’abri du vent et près d’une source qui, en cette saison, devrait déjà se gonfler des premières neiges fondues par le soleil devenu plus vigoureux qu’en Hiver.

Le soir, au bivouac, les chevaux sont entravés. Ils sont nourris d’un peu du foin restant des réserves hivernales. Ensuite, ils jeûneront jusqu’à l’arrivée au camp, le surlendemain, ou se contenteront des maigres pousses enhardies par la fin de l’Hiver. Les hommes sortent des bouses séchées d’un panier pour les entasser et faire un feu : au début de l’année, les nuits sont encore gelées. Ils y font chauffer de l’eau dans une petite marmite pour y faire ramollir de la viande séchée. Ils repartiront aux lever du soleil, franchissant les cols blancs de neige ou traversant les vaux froids.

Le surlendemain, en fin de matinée, la troupe arrive à un denier col où se détache la silhouette d’un oboo, un tas de pierre sacré dédié au Ciel. Un bâton y est planté, figurant l’axe de l’univers reliant les trois Mondes. Les cavaliers en font le tour par la gauche en rajoutant chacun une pierre au tas. Ayu-Kulak décide même de verser quelques gouttes de lait de jument fermenté, l’ayrag tant apprécié des humains comme des esprits : en ces jours cruciaux pour son avenir, il est bon de se concilier les esprits célestes. Une fois passé le col, une vallée plus vaste s’offre à la vue des voyageurs, au loin en contrebas, à une bonne heure de là. Elle s’allonge du Sud au Nord, perpendiculairement à la direction que la troupe emprunte. Le fond de la vallée, plus froid, est encore blanchi par le givre. Mais l’herbe gelée sur pied l’année précédente par la venue subite de l’hiver apparaît déjà sur flancs où remonte l’air chauffé par le soleil, et forme des motifs aux nuances vertes et jaunes. Au milieu de la vallée ondule le serpent brillant d’une rivière qui court vers le Nord. Des dizaines de points blancs, parsemés ca et là, annoncent déjà les yourtes accueillantes où Ayu-Kulak et ses compagnons pourront s’abriter. Emportés par leur enthousiasme, tous se mettent au trot, poussant les bœufs devant eux. Ils rejoignent en chemin d’autres guerriers Ashite venant participer aux premières obsèques. Ils seront encore bien plus nombreux aux deuxièmes obsèques de Septembre, quand les réserves seront suffisantes pour accueillir le Kouriltai, l’assemblée des guerriers.

L’accueil au camp est chaleureux : il n’est pas beaucoup d’occasion de rassembler tant de membres du clan en même temps, tant il est grand. Son oulous comprend plusieurs centaines de familles et s’étend sur plusieurs journées de cheval. Alors on échange les dernières nouvelles, les jeunes font connaissance avec les plus anciens. Arslan retrouve des guerriers avec lesquels il a fait campagne contre les Tölächs et leur présente son jeune chef, Ayu-Kulak, fils d’Yran. Le jeune homme peut alors pleinement apprécier le respect dont font preuve les guerriers envers son père. Assez facilement, il trouve des familles pour l’accueillir, lui et ses compagnons.

Dans le camp, c’est l’effervescence. Les nouveaux arrivés mènent leurs bêtes pour les sacrifices dans les enclos d’hiver, entravent leurs chevaux, ou montent des yourtes. D’autres répartissent le foin pour les bêtes, certains partent ou reviennent de la chasse. Les enfants, ravis par cette activité après s’être ennuyés durant les mois d’hiver, courent en riant entre les visiteurs. Mais dans cet apparent désordre, chacun sait ce qu’il a à faire. Et chacun sait aussi qu’il ne restera que le temps minimum afin de ne pas gaspiller les ressources qui, en ce début de Printemps, sont réduites au minimum vital.

« Je vais voir Kenjeke ! » Déclare Ayu-Kulak, à peine installé dans la yourte qui leur a été prêtée.

« Si je peux me permettre, intervient Temir, il faut d’abord aller voir la première épouse du défunt et son frère, qui doit être arrivé. Je t’accompagne »

Les yourtes de Ay-Salkin, veuve du Bek, sont à quelques centaines de pas, au centre du camp, et sont aisément reconnaissables : ce sont les plus vastes et les plus riches, gardées par des Fidèles. Le tug, l’étendard du clan décoré de queues de yacks, est planté devant, mais il ne s’agit là que d’une réplique : l’original où habitait l’esprit d’Ashite, le fondateur du clan, a été perdu il y a maintenant quatre générations. Temir remarque que les guerriers devant la yourte principale ne sont pas les Fidèles de Bek-Toro, mais de son frère Tchoyoun. Ayu-Kulak s’annonce, et on fait entrer les deux visiteurs.

Dans la yourte luxueuse, décorée de fourrures précieuses d’hermine, de loup ou de renard argenté, brillent les ors et les tentures de soie rapportées des campagnes contre les Wei. Au fond trône la Begum Ay-Salkin, écrasée par une épaisse robe de soie rouge chargée de dorures. Ses cheveux sont noués en une coiffe complexe formant comme deux grandes cornes horizontales d’où pendent des perles, encadrant des yeux gris comme le fer d’une lame. Ay-Salkin est issue du clan des Ashina, comme la plupart des femmes de haute noblesse du clan des Ashite. Du clan Ashina sont issus les Khans, dont son neveu Bumin, le Khan en titre. L’origine de Ay-Salkin impose le respect chez tous les clans de la tribu des Forts. Elle est aujourd’hui assise, immobile, le regard hautain, entre Tchoyoun et Ak-Tchenem le chaman. Les autres épouses d’Bek-Toro sont assises sur les côtés ou s’occupent à commander aux serviteurs qui s’activent dans l’ombre. Les salutations d’usages sont expédiées et réduites au minimum : Ay-Salkin n’est pas d’humeur à badiner et se contente d’un merci poli. Sa voix semble moins sure que son attitude : elle est plus affectée par la mort de son homme qu’elle veut bien le laisser paraître.

« Bien, vous pouvez retourner dans vos yourtes, déclare Tchoyoun, je mènerai les sacrifices demain.

- Comment Kenjeke se porte-t-elle, demande Ayu-Kulak ?

- Elle est triste et ne veut voir personne.

- Mais je souhaite la saluer, car elle est ma fiancée et…

- Ca suffit ! intervient Ak-Tchenem. Ce n’est pas le moment de parler de noces ! Kenjeke ne veut voir personne, ni toi ni un autre ! »

Oreille d’Ours reste un moment interdit par la violence du ton du chaman. Il balance entre la colère qui monte en lui et son respect pour ces hauts personnages. Il sent le bras de Temir qui le tire et déclare de sa voix grêle :

« Nous nous retirons, Begum Ay-Salkin, et pleurerons avec toi la mort de notre regretté Bek. Que le Ciel l’accueille et te protège. »

Et, sans un regard pour Tchoyoun ni pour Ak-Tchenem, il se tourne et entraine Oreille d’Ours avec lui hors de la yourte. Temir a le regard fermé et se contente de bougonner en marchant d’un pas nerveux. Ayu-Kulak tente difficilement de retenir sa fureur. Arrivés à leur yourte, ils retrouvent Arslan et s’y engagent sans tarder. Une esclave Han alimente le feu avec quelques bouses sèches. Les trois hommes se servent de crème et attendent en silence. Quand l’esclave a quitté les lieux, Temir est le premier à rompre le silence :

« Ah les fils de rats, les traitres ! » Ayu-Kulak et Arslan l’observent d’un air interdit.

- Qui ca ? » demande Arslan timidement

Temir baisse le ton et regarde autour de lui comme si des oreilles invisibles pouvaient l’entendre. « Ak-Tchenem et Tchoyoun. Ils manigancent, ils sont comme des vautours.

- Que veux-tu dire ?

- Ils placent leurs hommes, ils surveillent la Begum… Ils veulent diriger le clan, c’est évident !

- Et alors ? Tchoyoun est le frère de Bek-Toro, il est légitime qu’il soit candidat à sa succession, non ?

- Parce que notre Khan Bumin a besoin du soutien des clans pour nous libérer du Qaghan Anaguei, et le clan Ashite est très puissant. S’il bascule du côté de Bumin, tous les autres clans réticents basculeront avec nous. Mais Tchoyoun comme Ak-Tchenem s’y opposent et sont fidèles aux Avars. Ce sont leurs esclaves. Ils veulent que les Forts leurs restent soumis. Ils n’ont que faire qu’Anaguei ait humilié Bumin Khan. »

« Le voilà qui recommence avec ses lubies » pense Ayu-Kulak.

« Mon père lui-même n’est pas très enthousiasmé par cette rébellion, » remarque-t-il. « Et puis tout ceci m’intéresse peu, je suis ici pour emmener ma femme, pas pour comploter, et on m’empêche de la voir ! »

Temir se tait et se perd dans ses pensées, la mâchoire serrée. Ayu-Kulak réfléchit à la situation. C’est bien beau ces considérations politiques, mais ce qui l’occupe, lui, c’est d’épouser Kenjeke. Il se demande aussi où est passée cette fripouille de Jebe-Tsenkher, qui devrait le servir plutôt que de courir après on ne sait quelle jeune bergère. D’une humeur morose, chacun va ruminer dans son coin ses contrariétés, qui étrillant son cheval, qui cherchant un visage connu, qui faisant sécher son arc au-dessus d’un feu, jusqu’à la venue du soir.

Le soir, alors que l’esclave Han revient allumer le feu, Jebe-Tsenkher réapparaît, l’air innocent mais satisfait. « Ah te voilà, toi ! Plutôt que de t’amuser, tu devrais nous aider » lui siffle Ayu-Kulak.

« Ah mais chef, je ne me suis pas amusé. Jai trainé mes bottes de feutre dans le camp pour aller aux nouvelles. Mais je reconnais que je n’aurais pas dû.

- Tout dépend des nouvelles ! Que nous racontes-tu ?

- Oh mais non, je vois bien que cela vous ennuie tous, je ne veux pas gâcher la soirée.

- Jebe-Tsenkher, ne te fais pas prier ou je te donne à Tchoyoun pour ses mines de fer.

- Soit, j’obéis, ô chef. »

Jebe-Tsenkher s’assoit dans le cercle, avec les autres.

« Voilà : les commentaires vont bon train, et ça ne va pas se calmer jusqu’au kouriltai d’automne. Dès que la mort de Bek-Toro a été sue, son frère a rappliqué en force avec ses hommes. On dit qu’il veut asseoir son autorité pour s’assurer la succession. Il est assez populaire, comme chef de guerre en tout cas, mais apparemment certains lui préfèreraient Gara-Gan, le fils de Bek-Toro.

- Mais Gara-Gan n’est pas encore adulte. Il faudra une régence pendant deux ans, remarque Arslan.

- Oui, mais c’est ainsi. En tout cas, Tchoyoun s’est tout de suite entendu avec le chaman Ak-Tchenem : ils ne se quittent plus. Ils ne quittent plus Ay-Salkin non plus, dont personne ne sait quelle est vraiment sa position, et qu’ils suivent ou font suivre comme son ombre.

- Et Kenjeke ? demande Ayu-Kulak

- On la voit peu. Elle est triste et reste la plupart du temps dans sa yourte. Sa nourrice la trouve changée, un peu abattue. Sinon, comme autre nouvelle, il y a des marchands Sogdiens escortés d’Hephtalites qui ont dû passer l’hiver ici. Ils sont venus pour affaire soit disant, mais certains disent qu’ils complotent. Avec les Sogdiens, on n’est jamais sûr, ahah ! Et au fait, Loutre-Riche a eu des jumeaux. Deux fils ! Umai soit bénie, elle l’a gâté ! »

Une conversation badine s’ensuit, ponctuée par les bougonnements de Temir perdu dans ses pensées mais « qui le savait bien ». Ayu-Kulak n’y prend pas part et finit par intervenir : « Bon, tout cela est bien beau, mais nous nous levons tôt demain. Bonne nuit à tous » conclut-il, mettant ainsi fin à la soirée. Et il quitte le cercle pour regagner sa couche, imité par Temir, tandis qu’Arslan et Jebe-Tsenkher décident de continuer un moment leur discussion.

III

La foule des guerriers et des femmes se tient debout devant la yourte du mort. Les guerriers ont poli leurs armures et les femmes longuement travaillé leurs coiffes cornées. Aux premiers rangs se trouvent les chefs de famille les plus réputés. Les étrangers de Sogdiane sont parmi eux. Les proches de Bek-Toro sont réunis devant la yourte, habillés de leurs plus beaux atours. Kenjeke est parmi eux, vêtue de riches vêtements de soie, de zibeline et de renard des neiges, l’air fermé et comme regardant dans le vide. « Elle est jolie » pense Ayu-Kulak avant de rattraper ses pensées qui glissaient vers des objets inappropriés à la situation. Les chamans ont revêtu leurs robes de cérémonie, décorées de rubans, de plumes, d’os, d’objets de métal et de fétiches. Ils frappent leurs grands tambours et lancent des prières aux esprits et aux dieux afin de guider les âmes de Bek-Toro vers ses ancêtres. Tchoyoun se saisit d’un bol d’Ayrag et en verse quelques gouttes dans les six directions. Il finit en lançant le reste en l’air pour honorer le Ciel. Il fait ensuite amener les bêtes dédiées au sacrifice. Les moutons, les bœufs et les chevaux offerts aux esprits sont nerveux et bêlent, meuglent et hennissent. Ayu-Kulak se charge lui-même de tuer un des bœufs qu’il a amené avec lui d’un coup sûr de couteau dans la nuque. Les bêtes sont ouvertes et le sang est recueilli pour fabriquer du boudin –rien ne se perd. Les esclaves prélèvent des pierres dans les grands feux qu’ils ont entretenus et les jettent dans le ventre des bêtes avec des herbes avant de refermer la peau. Les bêtes sont ensuite déposées sur le feu, cuisant du dedans comme du dehors. Les parents et les amis proches du défunt Bek se rassemblent à nouveau près de sa yourte et en font lentement le tour en pleurant et en se lamentant. À chaque passage devant l’ouverture de la yourte, ils s’entaillent le visage avec un couteau. Sept fois ils feront le tour et sept fois ils s’entailleront le visage pendant que les femmes chantent une élégie. Le visage couvert de sang et le caftan souillé, ils attendent alors que la viande soit cuite pour commencer à découper les morceaux et à les distribuer aux présents. Les chamans dédient encore une fois ces offrandes aux esprits célestes, on ouvre quantité d’outres de lait fermenté, et le festin commence.

Une fois rassasié, les doigts gras et la panse pleine, Ayu-Kulak cherche Kenjeke parmi les membres de sa famille mais ne l’y trouve pas, ni même sa mère Ay-Salkin. Il cherche parmi la foule, sans plus de succès, et son inquiétude augmente. Il envoie Jebe-Tsenkher aux nouvelles, ne souhaitant pas être offensant en quittant l’assemblée trop tôt. Il ne faut que quelques minutes au serviteur pour trouver que Kenjeke est emmenée à l’écart, encadrée par des guerriers étrangers. Cette nouvelle est bien assez singulière pour le jeune Ayu-Kulak qui bondit sur ses jambes et court vers Kenjeke, conduit par Jebe-Tsenkher. Il la retrouve au milieu de guerriers Hephtalites qui la conduisent vers une yourte déjà montée sur un char attelé, prêt au départ. À quelques mètres, des Sogdiens finissent de bâter des chameaux et d’atteler une charrette : une caravane est sur le départ, et Kenjeke en fait partie ! Sa mère Ay-Salkin observe les préparatifs, et bien malin qui pourrait dire les sentiments qui l’habitent.

« Non ! Kenjeke ! Laissez-la, c’est ma fiancée ! » hurle Ayu-Kulak en mettant la main au sabre. « Par le Ciel, c’est avec moi qu’elle partira ! » Alertée par le bruit, Kenjeke tourne la tête et l’aperçoit. Son air interrogateur se transforme rapidement en un regard de détresse qui perce la poitrine du jeune guerrier. Mais quatre des Hephtalites s’interposent pendant que la jeune fille est emmenée dans sa yourte. Alors qu’Ayu-Kulak s’apprête à bondir sabre au poing, une voix pleine d’autorité s’élève derrière elle : « Ayu-Kulak, Kenjeke n’est pas ta fiancée, elle est promise à un autre ! ». Le chaman Ak-Tchenem, entouré de quatre guerriers d’élite en armure de fer fixe le fougueux jeune homme de son regard intimidant. Ses pouvoirs et son autorités sont grands et il connait beaucoup d’esprits. « Mais, Bek-Toro a dit à mon pè… »

- Il suffit ! Il n’est pas digne de parler des noces de la fille d’un mort le jour de ses premières obsèques. Ton père ne t’a pas dit de respecter le deuil ? Kenjeke ne sera pas ton épouse, tu dois l’accepter. »

Temir, suivi d’Arslan, a rejoint le groupe et, un peu en retrait, fait signe à Ayu-Kulak de se calmer. Celui-ci rengaine son sabre et, furieux, passe devant Ak-Tchenem sans même lui lancer un regard, les yeux brouillés de colère. Il se retourne une dernière fois vers Kenjeke, mais celle-ci a déjà disparu dans sa yourte. Quelques minutes plus tard, la caravane se met lentement en branle, guidée par trois guerriers Forts. Arslan observe la troupe et note dans sa mémoire de guerrier « Sept cavaliers hephtalites armés d’arcs, 4 piétons armés de lances, deux marchands, un guide ».

Ayu-Kulak ne décolère pas. « C’est ma fiancé, elle est à moi ! Elle m’est promise depuis quinze ans, c’est indigne ! Comment pourrais-je réapparaître devant mon père après ça ? Je devais avoir une femme prestigieuse et entrer dans la famille du Bek et au lieu de ça, c’est un étranger de je ne sais où qui va l’épouser ? Aaaaah ! La honte sur moi ! » Soudain, il se fige dans un silence qui n’augure rien de bon, pense Temir. Les yeux d’Ayu-Kulak se mettent à briller et sa poitrine se gonfle. « Et bien, qu’il en soit ainsi ! ». Les autres se regardent d’un air étonné, surpris qu’Ayu-Kulak se résigne si vite, mais quelque peu soulagés. « Puisque le Ciel m’envoie cette épreuve, je l’accepterai : j’irai enlever Kenjeke et me montrerai digne d’être son époux ! ». Il regarde ses compagnons et rajoute « Sellez les chevaux, nous partons en chasse ! ». Ah, se disent-ils tous, voilà qui lui ressemble plus. Mais nul ne s’en réjouit complètement.

IV

Les quatre compagnons tiennent conseil. La chasse comme la guerre demandent réflexion et préparation. La première des précautions, rappelle Temir, est de ne pas éveiller les soupçons de Ak-Tchenem. Rien ne sert de partir dans la précipitation : la caravane est lente, elle sera bien vite rattrapée. Ayu-Kulak prendra l’air résigné jusqu’au départ –mais pas trop : tout jeune homme dans sa situation serait en colère. On attendra l’après-midi et on partira en direction du camp, vers l’Ouest. La caravane, elle, se dirige vers le Sud. Arslan est un guide expérimenté, il est de bon conseil :

« Il est probable que la caravane prendra le chemin le plus aisé : après tout, ils sont en sécurité, inutile de prendre le risque de casser un essieu : ils doivent traverser les montagnes avant de parvenir à la steppe. Ensuite, il est probable que les guerriers Forts n’escorteront la caravane qu’au début. C’est en tout cas à espérer.

- Quoiqu’il en soit ajoute Oreille d’Ours, même sans l’escorte, ils sont trop nombreux pour une attaque de front. Il faudra les surprendre, enlever Kenjeke et fuir au plus vite. » Il se tourne vers Temir « Et tu vas nous aider, toi, tu connais les esprits ». Temir ne répond pas. « Bon, Arslan où penses-tu pouvoir agir ?

- Mmmh…il y a deux solutions. Ou bien nous les affaiblissons avant notre attaque : ils seront moins forts mais avertis. Ou bien nous attendons le meilleur moment et tentons l’enlèvement alors qu’ils ont toutes leurs forces. Il y a des gorges et un bois propices à ce genre d’action. Ensuite, ils traverseront une forêt : on y fait habituellement halte prêt d’un petit lac. Là, nous pourrions nous approcher de nuit. En passant par des chemins de traverse un peu longs difficiles, on pourrait même arriver avant eux à ces points. Mais attention, nous avons six jours. Ensuite, c’est la steppe et toute action à couvert est exclue.

- Et bien allons déjà aux gorges et avisons : nous verrons combien ils sont et ce qu’il convient de faire !

- Onze plus l’escorte des Forts

- Que dis-tu ?

- Ils sont onze : sept cavaliers Hephtalites armés d’arcs et quatre piétons armés de lances. Et leur escorte. Je les ai comptés. »

Oreillle-d’Ours regarde le guerrier avec estime et ne peut réprimer un sourire.

« Bon, et bien quatre contre onze, avec l’aide du Ciel, c’est faisable ! » Et les autres d’acquiescer mollement.

En début d’après-midi, la troupe fait ses adieux à Ay-Salkin. Ayu-Kulak ne cache pas sa déception et sa mauvaise humeur. Les autres expliquent à qui veut l’entendre que le jeune homme est abattu et qu’il vaut mieux pour eux rentrer avant de créer des problèmes. Sans presser le pas, plongés dans un mutisme feint, les quatre hommes repartent vers l’ouest, tirant leurs chevaux de remonte. Ils sont un moment suivis de loin par deux cavaliers qui les laissent au bout d’une heure. Une fois seuls, ils mettent leurs bêtes au trot. Jebe-Tsenkher reste un peu en retrait pour s’assurer que nul ne les suit. Sur leur gauche s’élèvent les montagnes bleues dont les sommets encore enneigés jaunissent dans le soleil couchant. Arslan se porte aux côtés d’Ayu-Kulak. « Il est temps de bifurquer vers le Sud ».

Ayu-Kulak arrête son cheval et crie aux autres « Suivons Arslan ! Et si le Ciel nous aide, je serai cousin de Bumin Khan ! » Tous fouettent les flancs des chevaux qui partent dans un galop sauvage, l’écume à la bouche, portant leurs maîtres vers les passes des montagnes.

Le chemin n’est pas aisé. La troupe doit traverser des ruisseaux en crue, passer des cols encore enneigés, parfois même démonter pour ne pas blesser les chevaux sur les pierres coupantes couvrant les pentes. Ayu-Kulak observe Arslan plus d’une fois, pensant bien qu’il s’est perdu. Il est vrai que le deuxième jour, les nuages bas réduisent la visibilité et empêchent de se repérer, à tel point qu’Arslan demande d’arrêter la progression en plein après-midi.

« Arslan, sais-tu où tu nous mènes ? » demande alors Oreille d’Ours. « Si nous nous perdons par ta faute, gare à toi, Arslan !

- Jeune chef, je fais de mon mieux. Ce chemin est peu emprunté, je dois me repérer aux éléments du paysage, mais le brouillard ne rend pas les choses faciles. Par ailleurs, s’il s’épaissit encore, nous risquons une mauvaise chute et la mort. Mieux vaut attende, Ayu-Kulak, la caravane est lente. Mais demain, oh oui, demain, si le Ciel veut bien chasser la brume, alors je te mènerai aux gorges. Nous devons être aussi patients et tenaces que les loups. »

Mais la nuit tombe sans que la visibilité ne montre le moindre signe d’amélioration. Ayu-Kulak a du mal à trouver le sommeil. Il prie le Ciel de bien vouloir lui donner la force. Mais le Ciel reste fermé, aucun étoile ne daigne apparaître : devra-t-il abandonner ? Entraîne-t-il ses compagnons dont, fils de chef, il a la charge vers une mort aussi certaine qu’inutile ?

« Le Ciel nous sourit ! » crie Jebe-Tsenkher. Ayu-Kulak se réveille en sursaut. La lune est clairement visible là-bas, à l’Ouest, alors que l’aube déploie ses lumières. C’est une journée claire comme seul l’Altaï sait en offrir. Entourés des volutes de buée produites par leur souffle, les hommes secouent le givre de leurs vêtements et, sans même prendre le temps de manger, se remettent en route : ils auront bien le temps de grignoter un bout de fromage ou de la viande sèche à cheval.

Le chemin descend rapidement et en fin de matinée, Arslan désigne fièrement les gorges, ouvrant un passage ente deux monts dont les cimes se perdent dans les neiges, comme si une main géante les avait violemment écartés l’un de l’autre et provoqué cette fissure. Il n’est nulle trace de passage récent : la caravane n’est pas encore là. Le terrain est reconnu et il est décidé de se placer en hauteur peu avant l’entrée des gorges, cachés derrière un des nombreux plis de terrain. Jebe-Tsenkher sera plus en avant et fera le guet. Chacun vérifie que les arcs sont bien tendus : ils ont été séchés au feu lors des obsèques et l’air est sec, mais un guerrier se doit de toujours vérifier ses armes. C’est une question de vie ou de mort dans un combat.

L’attente commence, longue, trop longue pour AYU-KULAK. Il en vient à se demander si vraiment la caravane a emprunté ce chemin. Et si Arslan s’était trompé ? S’ils perdaient leur temps, là, à attendre des ennemis qui ne viendront jamais ? Mais il ne se passe pas deux heures jusqu’à ce que Jebe-Tsenkher revienne annoncer l’arrivée de la caravane, aperçue au loin, avant de repartir à son poste. Tout le monde se tient coi. On n’entend que le bruit du vent, et ça et là un gypaète qui crie. JEBE-TSENKHER revient bien vite « Apparemment, l’escorte n’est plus là. Je n’ai pas pu compter exactement, mais ils doivent être une dizaine, pas une quinzaine. Ils sont imprudents : ils n’ont pas d’éclaireur.

- Qu’en pensez-vous ? Pouvons-nous les attaquer et les effrayer ? demande AYU-KULAK.

- Nous pouvons avec une première salve mettre quelques-uns de leurs guerriers hors d’état, propose Arslan. Mais il nous faudra bien vite nous replier. Avec de la chance, ils lanceront des cavaliers à notre poursuite et diviseront leurs forces. Ensuite, nous pourrons les accueillir à la sortir des gorges : elles sont étroites et ils ne pourront pas se déployer. Si nous les coinçons, peut-être se rendront-ils ou échangeront ils leur liberté contre Kenjeke ? Sinon, nous auront encore une chance de les affaiblir plus tard, près du bois, puis enfin dans la forêt. Temir, comment-peux-tu nous aider ?

Le chaman réfléchit un moment. « Je suis plutôt statique, tu sais, alors je pourrais aider à la sortie des gorges, si la caravane reste bloquée. Ma magie peut beaucoup, dit-il en se rengorgeant, et les esprits auxquels je commande peuvent affaiblir la volonté des ennemis. Et bien sûr, je sais la magie qui soigne, vous pourriez en avoir besoin. Mais je ne peux pas ramener à la vie ceux qui ont été rappelés par leurs ancêtres. »

Cette dernière remarque laisse les guerriers pensifs. « Et bien », reprend Ayu-Kulak, « nous allons te cacher à la sortie des gorges. Quant à nous, nous ferons une première attaque surprise à l’entrée et te rejoindrons aussitôt. »

Les hommes se préparent à la guerre, et il est heureux qu’ils aient emporté leurs armures pour faire bonne figure aux obsèques. AYU-KULAK vérifie les sangles de sa cote lamellaire, armure traditionnelle qu’il a reçue de son père il y a maintenant deux ans, lorsqu’il l’a accompagné pour la première fois à la guerre. Elle est constituée de pièces de fer rectangulaires liées entre elles par des lanières de cuir. Des pans couvrent les jambes et les bras, laissant suffisamment de liberté pour la monte et l’usage de l’arc tout en assurant une protection efficace. Il ajuste son casque pointu et ferme la pièce de cuir protégeant la nuque et les joues. Arslan n’a pas la chance d’avoir un père chef de clan, même modeste, et doit se contenter de la cote de cuir commune, dont les épaisses lanières entrelacées à la manière d’un panier absorbent les coups sans trop sacrifier à la souplesse. Quant à JEBE-TSENKHER, il compte sur la rapidité. C’est un archer et cavalier émérite, souvent vainqueur aux sports équestres, qui se contente de sa veste et de son bonnet en peau de mouton.

Temir est emmené de l’autre côté des gorges où on lui trouve une cachette proche de la sortie et d’où il pourra diriger ses esprits. Les chevaux de remonte y sont aussi cachés. Les cavaliers prennent ensuite position un peu en hauteur de l’autre côté des gorges, cachés à la vue de la caravane. Chacun a son arc en mains, une flèche déjà encochée, et deux supplémentaires en bouche pour y accéder plus rapidement et accélérer le rythme du tir. Ils ont démonté et se tiennent tous allongés derrière la ligne de crête. Ils peuvent voir la poussière soulevée par les bêtes cachées un moment par un mamelon. L’attaque devra débuter dès que leurs cibles apparaîtront, dans quelques instants. Lorsque les premiers cavaliers apparaissent enfin, Arslan chuchote « Les cavaliers d’abord. S’il ne reste ensuite que des piétons, nous aurons gagné l’affaire ». AYU-KULAK tire la corde de son arc. « Allons-y ».

Trois flèches volent en silence dans l’air, portant la mort vers leurs cibles encore inconscientes. Elles n’ont pas encore atteint leur but que trois autres les suivent. Dans un bruit mat, elles s’abattent sur les cavaliers ou leurs montures, provoquant un début de panique. Les hommes crient et cherchent à trouver la provenance des traits. AYU-KULAK et ses compagnons enfourchent vivement leurs chevaux et les poussent au galop vers la caravane, entonnant l’uran, le cri de guerre de leur clan. Ils envoient une nouvelle salve et peuvent constater que trois ennemis sont déjà touchés, l’un d’eux gisant même au sol. Mais les cavaliers Hephtalites reprennent leurs esprits et sortent à leur tour leurs arcs. AYU-KULAK ordonne la retraite, et, piquant des deux, tous font demi-tour et filent vers les gorges. Stabilisés par le galop de leurs chevaux, ils se retournent et continuent de tirer leurs flèches vers l’arrière afin de tenir leurs poursuivants à distance. Bien leur en prend, car déjà ceux-ci répliquent et des traits sifflent autour d’eux. AYU-KULAK doit même à son armure neuve de ne pas être transpercé.

Les guerriers s’engagent dans les gorges pour une course dangereuse pour ceux qui n’en connaissent pas les courbes et les obstacles. Tout occupés à diriger leurs chevaux, il leur est impossible de tirer leurs flèches. De temps en temps, ils jettent un regard rapide vers l’arrière, mais il semble que nul ne les poursuit : craignant probablement un piège, les Hephtalites ont cessé la poursuite.

Une fois sortis des gorges, Ayu-Kulak fait arrêter la troupe. Encore chargés d’adrénaline, les guerriers se regardent avec un large sourire. Ils lèvent leurs arcs, crient une nouvelle fois l’uran, et se congratulent mutuellement.

« Bon, il en reste huit » dit Arslan, suggérant ainsi qu’on cesse les effusions et qu’on continue la tâche ardue. JEBE-TSENKHER est renvoyé quelques pas en arrière pour faire à nouveau le guet et on avise. Huit guerriers avertis, c’est beaucoup. Et peut-être même plus, car nul ne sait si les blessés sont vraiment tous hors de combat. Une attaque par surprise n’est plus envisageable. Peut-être serait-il plus sage d’attendre la nuit ou la forêt pour tenter une action discrète ? Temir s’est joint au groupe et est consulté.

« Cela me laisserait le temps de capturer un esprit qui pourrait nous aider. Cependant, je peux dès aujourd’hui semer la confusion dans leurs esprits. Mmmh… s’ils ont peur, peut-être fuiront ils en laissant les chariots lents derrière eux, ou bien accepteront-ils de libérer Kenjeke ?

- Nous pourrions faire comme Corbeau-Rouge à la bataille du lac d’Acier, intervient Arslan. Nous avons des chevaux de remonte, le sol est poussiéreux. En leur attachant des broussailles, ils produiront un gros nuage et si nous chargeons, nous pourrons faire illusion d’être nombreux. Si ça marche et qu’ils fuient, Kenjeke sera libre et le butin nous appartiendra.

- Et si ça ne marche pas, nous mourrons répond Ayu-Kulak. Ça me va. »

Les chevaux sont vite préparés, car le temps presse. Il n’est pas aisé de trouver des buissons dans ce paysage d’herbes rases, mais quelques branches de sapins font l’affaire. Le terrain est suffisamment accidenté pour trouver une déclivité et se cacher de la vue de Hephtalites. Temir regagne son poste près des gorges. Rapidement, JEBE-TSENKHER revient avertir de l’arrivée de cavaliers, probablement des éclaireurs. Deux guerriers Hephtalites sortent effectivement prudemment des gorges et observent les alentours avec soin. L’un d’entre eux démonte et cherche des traces, qu’il finit par trouver. Temir se met en boule derrière son rocher, priant tous les esprits qu’il connait et ceux qu’il aimerait connaître de ne pas se faire repérer par les éclaireurs. L’un d’eux retourne au trot dans les gorges, alors que son compagnon reste en observation. Enfin, après quelques minutes, les chameaux apparaissent : ils sont devant et offrent une protection aux cavaliers et aux piétons qui les suivent. Une fois complétement sortis des gorges, Temir fait un signe et Ayu-Kulak, Arslan et Jebe-Tsenkher fouettent à nouveau leurs montures et les chevaux de remonte en s’époumonant. Leur chevauchée soulève un gros nuage de poussière et le bruit des sabots qui se réverbère sur les parois des montagnes pourraient faire croire à une forte troupe. La caravane se replie précipitamment à l’entrée des gorges. Les chameaux et un chariot sont placés devant pour faire barrage pendant que trois Hephtalites sont envoyés en contre-charge, arcs bandés.

Caché derrière ses rochers, Temir a pu observer les ennemis à loisir. Avant même que ne débute la contre-charge, il a pensé « Le chef est inquiet, on le serait à moins. C’est le moment, inutile de lui laisser le temps de voir que nous ne sommes que quatre. Enfin, un peu plus en fait… ». Temir s’est concentré rapidement et a appelé Oubli, un esprit connu de lui. « Oubli, tu m’as promis ton aide. Je te rappelle aujourd’hui notre alliance. Vois cet homme à cheval qui dirige les autres, avec son armure de fer et son casque orné d’une queue de cheval. Va, prends son âme et rend ses pensées confuses ». Alors que les trois cavaliers Hephtalites arrivent à portée d’arc, leur chef resté derrière dans la caravane regarde à droite et à gauche, comme perdu dans une situation qu’il ne comprend pas. Ce qui est clair, en revanche, c’est que des hommes se battent. Devant lui, des cavaliers échangent des flèches il en voit un tomber, mais ne distingue pas trop qui sont les autres, cachés par un nuage de poussière. Les cavaliers reviennent maintenant vers lui, décochant des flèches vers l’arrière. Sont-ils amis, ennemis ? Et qui sont ces gens autour de lui, qui le regardent comme s’ils attendaient quelque chose de sa part ?

Temir, quant à lui, peut observer la situation. Jebe-Tsenkher gît au sol, le cheval de Arslan boîte et Ayu-Kulak se tient le côté. La situation tourne mal. Si le chef Hephtalite ne réagit pas comme espéré, c’en est fini de leur tentative. Temir réfléchit déjà à la manière de se sortir de cette situation, quand il voit une tête sortir de la yourte posée sur la charrette et entourée de deux gardes à pied : c’est Kenjeke qui crie en agitant les bras « Qui que vous soyez, sortez-moi de là ! » Alors Temir n’hésite plus. Il en appelle à toute la force qu’il peut recevoir. Son visage rougit, ses yeux sont mi-clos, son souffle devient difficile : on dirait qu’il tente de soulever un rocher. Sur la charrette portant la yourte, Kenjeke pousse un cri de peur. Ses pieds ne la portent plus. Son corps se soulève lentement dans les airs devant le regard effaré de ses gardes. Lentement, elle glisse dans l’air, et un sentiment de panique commence à se répandre dans la caravane. Pour le chef hephtalite, c’en est trop. Des combats, des morts peut-être, et maintenant cette sorcière qui vole. Sans plus aucun souci pour les autres, il fait faire un demi-tour à son cheval et fuit au grand galop dans les gorges. Les autres, prenant cette manœuvre pour un ordre ou bien ne voyant aucun intérêt à mourir pour un chef si lâche, et ne voulant pas affronter seuls des guerriers et une magicienne, abandonnent à leur tour leurs postes et se replient avec armes et bagages dans les gorges. Il ne reste plus que deux chameaux abandonnés.

Arslan change de monture et s’engage prudemment à la suite des fuyards pour s’assurer qu’ils sont loin. Ayu-Kulak, blessé au flanc, arrête son cheval et tente de comprendre la situation. Il voit Jebe-Tsenkher allongé dans son sang, inconscient. C’est alors qu’il aperçoit Temir ressortant de sa cachette, accompagné d’une jeune fille. « Kenjeke ! » crie-t-il. Il pique sa monture, mais le mouvement lui rappelle la flèche encore fichée dans son flanc. Temir laisse Kenjeke à son fiancé et court vers Jebe-Tsenkher afin de lui prodiguer les premiers soins. Il a beaucoup puisé dans ses ressources et ne peut appliquer sa magie de guérison immédiatement, mais il compte sur ses talents de guérisseur pour au moins tenter d’arrêter l’hémorragie.

Ayu-Kulak descend péniblement de son cheval avec l’aide de Kenjeke. Mais lorsqu’il fait mine de l’enlacer, elle le tient poliment mais fermement à distance. Elle le regarde d’un air aimable mais quelque peu froid. « Le chaman m’a dit que je te dois ma libération, Ayu-Kulak. Sois en remercié ». Elle tourne le regard vers l’Hephtalite blessé et déclare sans aucune émotion dans la voix « Il faut tous les tuer ». Arslan, revenant de son observation entend ces paroles, démonte sans hésiter, tire son sabre du fourreau et achève le blessé sans se soucier de ses cris d’effroi ni de ses demandes de pitié.

« Kenjeke, répond Ayu-Kulak, nous ne sommes pas en mesure de continuer le combat.

- Et bien envoyez les valides, vous êtes bien assez !

- Non, Kenjeke, il n’y en a pas d’autres, et nous sommes tous blessés. »

Bouche bée, Kenjeke regarde ces guerriers dans un si piteux état. « Vous avez attaqué la caravane à quatre ? » Un instant, un très court instant, elle laisse paraitre un regard impressionné, puis se reprend et rajoute « Bien, occupons-nous vite des blessés avant de déguerpir. Je ne veux pas retourner au camp de mon père ni repartir vers la Sogdiane. Allez, montre-moi cette flèche ».

Ayu-Kulak serre les dents et tente de ne pas montrer sa douleur à sa fiancée, car maintenant qu’il l’a enlevée à ces maudits étrangers, elle est bien sa fiancée, le Ciel lui en est témoin ! Il se demande tout de même si elle ne fait pas un peu exprès de ne pas le ménager dans ses soins. « Elle veut probablement tester son courage et sa résistance», se rassure-t-il.

« On dirait sa mère ».

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